Le doctorat, accélérateur de compétences… à quel prix ?

Pourquoi il faut cesser de romantiser le parcours doctoral pour comprendre sa transformation.
Il existe une contradiction au cœur du doctorat contemporain.
D'un côté, le doctorat constitue une formation d'excellence. Il développe des compétences rares, prépare à l'innovation et représente un atout considérable dans un monde professionnel en mutation.
De l'autre, les conditions matérielles dans lesquelles cette formation est accomplie restent largement invisibilisées. Le temps consacré à la recherche, les revenus auxquels on renonce, les dépenses engagées, les compétences acquises à ses frais, l'incertitude professionnelle et les conséquences sur la vie personnelle sont rarement intégrés à la manière dont nous évaluons collectivement le doctorat.
Le doctorat est bien un accélérateur de compétences. Mais c'est aussi un parcours dont le coût est inégalement réparti, insuffisamment mesuré et parfois reporté sur les individus.
Et tant que nous refuserons de regarder ce coût en face, nous aurons du mal à comprendre ce qui est en train de changer dans le doctorat.
Le doctorat : une formation qui transforme profondément les individus
Commençons par ce que le doctorat apporte réellement. Une thèse ne consiste pas simplement à produire un manuscrit et à obtenir un diplôme au terme de plusieurs années. Elle constitue une formation particulièrement exigeante à la production de connaissances, à l'autonomie intellectuelle et à la conduite de projets complexes. Je ne peux pas énumérer tout ce que l'on apprend à faire en doctorat, cela va de la construction de problématique complexes, à l'expertise approfondi, à l'organisation d'un projet sur le long terme et même à la transmission.
Ces compétences ne sont pas fictives. Elles sont mobilisables dans la recherche, l'enseignement, mais également dans de nombreux secteurs professionnels.
Le doctorat apprend à penser par soi-même, à affronter des problèmes dont la solution n'est pas connue, à accepter la critique et à recommencer lorsque les premières hypothèses échouent.
C'est une expérience intellectuelle et professionnelle considérable.
Il n'y a donc aucune raison de minimiser la valeur formatrice du doctorat.
Néanmoins, reconnaître cette valeur ne devrait pas nous empêcher de poser une autre question :
Que faut-il investir pour acquérir ces compétences, et qui est en mesure de supporter cet investissement ?
Le coût d'une thèse ne se résume pas à son salaire
Quand on parle du financement doctoral, on évoque généralement le montant du contrat, la rémunération mensuelle ou le nombre de doctorant.e.s financés.
Ces indicateurs sont importants, mais ne suffisent pas.
Le coût d'une thèse comprend plusieurs dimensions.
Le coût financier direct
Une recherche nécessite parfois de financer des déplacements, des hébergements, des reproductions d'archives, des ouvrages, des logiciels, des formations linguistiques ou des participations à des événements scientifiques.
Même lorsqu'une personne dispose d'un contrat doctoral et de financements complémentaires, certaines dépenses peuvent rester à sa charge.
Dans mon cas, malgré un contrat doctoral et plusieurs bourses de mobilité, j'ai dépensé personnellement plus de 1 000 euros pour consulter les sources nécessaires à mes recherches.
J'ai également dû investir dans des cours d'anglais pour pouvoir publier, communiquer et travailler dans un environnement scientifique international.
Je ne regrette pas ces dépenses.
Elles ont contribué à ma formation et à mes compétences.
Mais ne pas regretter une dépense ne signifie pas qu'il soit normal de la rendre invisible.
Le coût d'opportunité
Faire une thèse, c'est aussi choisir une trajectoire plutôt qu'une autre.
C'est parfois renoncer à un salaire plus élevé, un emploi stable, une progression de carrière, une capacité d'épargne, un projet immobilier, une mobilité géographique et certains projets familiaux.
Ces renoncements ne sont pas nécessairement négatifs. Une personne peut choisir consciemment de privilégier une formation qui a du sens pour elle. Il faut simplement souligner qu'il existe et ils pèsent différemment selon les ressources initiales de chacun et chacune.
Une personne soutenue financièrement par sa famille ne vit pas le doctorat dans les mêmes conditions qu'une personne qui doit payer seule son logement, travailler à côté et financer ses recherches sur ses revenus.
Le mérite individuel ne suffit donc pas à expliquer les trajectoires doctorales.
Il faut aussi regarder les conditions matérielles qui les rendent possibles.
Le coût du temps
Le temps est probablement la ressource la plus précieuse de la recherche.
Lire, réfléchir, écrire, revenir sur une hypothèse, consulter des archives, apprendre une langue ou construire une démonstration exigent du temps.
Or ce temps n'est jamais gratuit.
Il est financé par un salaire, une bourse, un patrimoine, un soutien familial, un emploi parallèle ou, parfois, par le sacrifice d'autres dimensions de la vie.
Le temps long de la recherche est toujours financé par quelqu'un. La question est de savoir par qui.
Les chiffres montrent une réalité profondément inégale
Les données du Réseau national des collèges doctoraux permettent de dépasser les témoignages individuels.
En 2024-2025, 81 % des personnes inscrites pour la première fois en doctorat bénéficiaient d'un financement consacré à leur thèse.
Ce chiffre peut sembler encourageant.
Mais il dissimule de très fortes disparités disciplinaires :
Discipline | Primo-inscrits financés |
Sciences exactes et leurs applications | 98 % |
Sciences du vivant | 86 % |
Sciences humaines et sociales | 53 % |
En sciences humaines et sociales, près d'une personne sur deux commence donc une thèse sans financement spécifiquement consacré à son travail doctoral.
Par ailleurs, 30 % des primo-inscrits en sciences humaines et sociales exercent une activité rémunérée en parallèle de leur thèse, contre 13 % dans les sciences du vivant et 2 % dans les sciences exactes.
Ces chiffres ne signifient pas que toutes les personnes non financées échouent, ni que toutes les personnes financées réussissent.
Ils montrent autre chose : les conditions de production de la recherche ne sont pas homogènes.
Certaines personnes peuvent consacrer leur temps à leur travail scientifique. D'autres doivent construire leur recherche autour de l'emploi qui leur permet de vivre.
Ce ne sont pas seulement des expériences différentes.
Ce sont des rapports différents au temps, à la sécurité et à la possibilité même de faire de la recherche.
Une thèse longue : un coût qui s'accumule
La durée du doctorat constitue un autre indicateur essentiel.
En 2024, toutes disciplines confondues, 42 % des thèses étaient soutenues en moins de quarante mois.
En sciences humaines et sociales, seuls 11 % des docteurs avaient terminé leur thèse en moins de quarante mois, tandis que 69 % soutenaient après plus de cinquante-deux mois.
Ces chiffres doivent être interprétés avec prudence : les disciplines ne disposent pas des mêmes méthodes, des mêmes terrains, des mêmes sources ni des mêmes exigences de recherche.
Ils invitent cependant à poser une question simple :
Que signifie prolonger une formation de plusieurs mois, voire de plusieurs années, dans un contexte d'incertitude professionnelle ?
Une année supplémentaire de doctorat peut représenter plusieurs choses : une année de revenus limités, une année sans cotisations équivalentes à celles d'un emploi plus rémunérateur, une année de retard dans la constitution d'une épargne, une année supplémentaire avant une stabilisation professionnelle, en somme, une année pendant laquelle certains projets personnels restent en suspens.
Une thèse plus longue n'est pas nécessairement une mauvaise thèse, mais une durée prolongée peut augmenter le coût individuel du parcours.
Lorsque cette durée est liée, au moins en partie, à des contraintes matérielles, la question dépasse la responsabilité individuelle.
Le doctorat ne coûte pas seulement de l'argent
Il existe des coûts dont on parle encore moins.
Le coût physique, d'abord.
Passer des heures devant un écran, travailler dans des positions inconfortables, voyager pour consulter des archives, décaler ses repas, réduire son sommeil ou reporter des rendez-vous médicaux : ces pratiques peuvent devenir ordinaires dans une thèse.
Le corps devient parfois l'outil silencieux de la recherche. On lui demande de tenir jusqu'au prochain article, au prochain colloque, au prochain chapitre, au prochain dépôt.
Le coût mental est tout aussi réel.
L'enquête du Réseau national des collèges doctoraux de 2023, qui a recueilli plus de 13 000 réponses, indiquait que :
54 % des répondants déclaraient se sentir exposés au stress.
29 % se sentaient exposés à l'isolement.
8 % se déclaraient exposés à des violences internes.
5 % à des violences externes.
Ces données ne résument pas l'expérience de toutes les doctorantes et de tous les doctorants. Elles ne signifient pas que le doctorat serait intrinsèquement pathologique.
Elles rappellent une réalité : la recherche s'accomplit dans des conditions humaines et sociales concrètes.
L'épuisement n'est pas une compétence. La précarité n'est pas une méthode de sélection. La souffrance ne devrait jamais être considérée comme la preuve de la valeur scientifique.
Le doctorat dans une société où la place des diplômes a changé
Pour comprendre les transformations actuelles du doctorat, il faut aussi prendre du recul.
Le doctorat n'occupe plus exactement la même place dans la société qu'il y a plusieurs décennies. L'enseignement supérieur s'est massifié. Le nombre de diplômés a augmenté. Les qualifications se sont diffusées dans des secteurs professionnels de plus en plus nombreux.
Cette transformation a modifié la valeur sociale des diplômes.
Un diplôme qui distinguait autrefois une fraction très restreinte de la population ne produit pas nécessairement les mêmes effets de distinction lorsque davantage de personnes y accèdent.
Cela ne signifie pas que les diplômes ne valent plus rien.
Cela signifie que leur valeur doit être comprise dans un contexte nouveau.
Le doctorat lui-même est pris dans cette évolution.
Il demeure le plus haut diplôme universitaire, mais il est désormais traversé par des attentes multiples :
Produire des connaissances.
Former des chercheurs et des chercheuses.
Développer l'innovation.
Répondre aux besoins des entreprises.
Favoriser l'employabilité.
Contribuer à la compétitivité économique.
Développer des compétences transférables.
Le doctorat est donc de plus en plus présenté à la fois comme une formation scientifique, un investissement professionnel et un instrument de développement économique.
Ces dimensions coexistent sans être pour autant toujours compatibles.
L'injonction à la professionnalisation
Depuis plusieurs années, la professionnalisation occupe une place croissante dans les discours sur le doctorat.
Il ne suffirait plus de former de bons chercheurs et de bonnes chercheuses.
Il faudrait également préparer les doctorant.e.s à l'ensemble des débouchés professionnels, y compris en dehors de l'université.
Cette évolution répond à une réalité : toutes les personnes qui obtiennent un doctorat ne poursuivent pas une carrière académique. Il est évidemment souhaitable que les compétences doctorales soient reconnues dans le secteur privé, les administrations, les associations ou les institutions culturelles.
Les formations à la gestion de projet, à la communication, à la valorisation de la recherche ou à la connaissance du marché de l'emploi peuvent être utiles.
Mais il faut interroger ce que cette injonction implique.
Professionnaliser le doctorat ne doit pas signifier transférer sur les doctorant.e.s la responsabilité de résoudre les contradictions du marché du travail.
Si les carrières académiques se raréfient, si les contrats restent précaires et si les débouchés sont incertains, proposer davantage de formations à l'employabilité ne règle pas mécaniquement le problème.
Une formation complémentaire ne crée pas, à elle seule, des emplois stables.
Et surtout, elle ne doit pas conduire à considérer que les difficultés d'insertion seraient principalement dues à un manque de compétences individuelles.
Les doctorant.e.s développent déjà des compétences considérables.
La question est aussi de savoir si la société et les employeurs sont capables de les reconnaître, de les utiliser et de les rémunérer.
Accéder au doctorat ne signifie pas pouvoir le financer
C'est ici que se situe, à mes yeux, l'une des contradictions majeures du doctorat contemporain.
L'accès au doctorat peut être formellement ouvert sans que toutes les personnes disposent des mêmes possibilités d'y entrer, d'y rester et de le terminer.
Il faut distinguer trois questions :
Qui peut accéder au doctorat ?
Qui peut matériellement se permettre de le réaliser ?
Qui peut en tirer les bénéfices professionnels attendus ?
Ces trois questions ne se confondent pas.
Une personne peut être suffisamment brillante, motivée et qualifiée pour entrer en doctorat, mais ne pas disposer des ressources nécessaires pour y consacrer plusieurs années.
Elle peut être admise sans être financée.
Elle peut être financée sans pouvoir couvrir l'ensemble de ses dépenses.
Elle peut obtenir son diplôme sans accéder à la stabilité professionnelle espérée.
L'égalité d'accès ne garantit ni l'égalité des conditions de formation, ni l'égalité des bénéfices tirés du diplôme.
C'est précisément pour cette raison que le discours sur le mérite doit être manié avec prudence.
Le mérite existe.
Le travail existe.
Les compétences existent.
La société a ses propres structures également.
Pourquoi il faut reconnaître les transformations en cours
Il serait tentant de considérer ces évolutions comme une dégradation pure et simple du doctorat.
Ce serait aller trop vite.
Le doctorat se transforme parce que l'université se transforme, parce que le marché du travail évolue, parce que les attentes sociales envers les diplômes changent et parce que les institutions cherchent à répondre à de nouvelles contraintes.
Certaines transformations peuvent être discutées.
La professionnalisation, par exemple, peut ouvrir des perspectives utiles.
La reconnaissance des compétences transférables peut permettre à davantage de docteurs de valoriser leur formation. Par ailleurs, c'est dans ce contexte que les concours 3ème voie de la fonction publique se sont ouverts.
La diversification des débouchés peut contribuer à sortir d'une vision trop étroite de la réussite doctorale.
Néanmoins, pour discuter de ces transformations, il faut d'abord les reconnaître.
Et pour les reconnaître, il faut accepter de regarder ce qu'elles produisent concrètement.
Qui finance la recherche ?
Qui supporte les coûts ?
Qui peut se permettre de prolonger sa formation ?
Qui renonce ?
Qui abandonne ?
Qui bénéficie du diplôme ?
Qui reste durablement dans la précarité ?
Ces questions ne sont pas périphériques.
Elles sont au cœur de la restructuration du doctorat.
On ne peut pas comprendre ce qui change dans une institution en refusant de regarder les conditions matérielles dans lesquelles elle fonctionne.
Mettre les difficultés sous le tapis ne protège pas le doctorat.
Cela empêche simplement de comprendre les mécanismes qui le transforment.
Pour une lucidité qui ne soit pas une dévalorisation
Je tiens à le dire clairement : je ne regrette pas mon doctorat.
C'est parce que je reconnais sa valeur que je refuse de considérer ses coûts comme normaux, inévitables ou sans importance.
Peut-être que la première chose que nous devons aux personnes qui envisagent une thèse n'est pas de leur dire :
« Si vous êtes passionnés, tout ira bien. »
Mais plutôt :
« Voici ce que le doctorat peut vous apporter. Voici ce qu'il peut vous demander. Voici les protections que vous devez chercher. Voici les coûts que vous devez anticiper. Et voici ce que les institutions devraient prendre en charge au lieu de le faire reposer sur vous. »
Cette information ne découragera pas nécessairement les vocations.
Elle permettra surtout de les rendre plus lucides.
Et cette lucidité est indispensable si nous voulons que le doctorat demeure une formation exigeante, ouverte et socialement utile.
Conclusion : nommer le coût pour redonner sa valeur au doctorat
Merci de m'avoir lue.
Si vous voulez en savoir plus, je vous invite à écouter la Saison 2 de mon podcast Mens Sana in Corpore Non Sano, disponibles sur toutes les plateformes.
Vous pouvez également suivre les évolutions du podcast ici :
@menssana_podcast
Et les coulisses de la vie entre recherche, enseignements et création de contenu ici :
@visitherpast
Sources
Enquêtes et Rapports
Béret, Pierre, Jean-François Giret et Isabelle Recotillet, Étude sur la mobilité des jeunes docteurs, LEST / Céreq, 2002.
Kallenbach, Sacha, Sonia Dubourg-Lavroff, Cristelle Gillard et Denis Rolland, Le doctorat en France : du choix à la poursuite de carrière, rapport n° 2020-114, IGÉSR, MENJS / MESR / ministère de la Culture, juillet 2020.
MESR, L'état de l'emploi scientifique en France, rapport 2025.
MESR, SIES dir. publ. Pierrette Schuhl, Note Flash, n° 16, juillet 2025.
Pommier, Sylvie, Raphaël Porcher, Philip Milburn, Clément Méric, Marc Dalaut, Thierry Rigaud, Hendrik Eijsberg, Mossadek Talby et Hamida Muller, Le doctorat en France. Regards croisés des doctorants et de leurs encadrants, RNCD / Université Paris-Saclay, 2023. ⟨hal-04308895⟩
Articles
Gérard, Laetitia et Marc Nagels, « Niveau de stress perçu par les doctorants et stratégies de coping dysfonctionnelles », Recherches en éducation [en ligne], n° 29, 2017, mis en ligne le 1er juin 2017, consulté le 8 janvier 2026 DOI : https://doi.org/10.4000/ree.3013
Tavant, Marion, Julien Berthaud et Jean-François Giret, « Conditions de vie et expérience doctorale en France », Revue internationale de pédagogie de l'enseignement supérieur [en ligne], vol. 41, n° 1, 2025, mis en ligne le 13 mars 2025, consulté le 9 décembre 2025 DOI : https://doi.org/10.4000/13gp2

